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 Jenny was a friend of mine.

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admin • the eyes of mars
admin • the eyes of mars

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Messages : 80
Mort : Noyade.

Message  Sujet: Jenny was a friend of mine.
  Mar 21 Mai - 18:51

don't you wanna swim with me?
don't you wanna feel my bones
on your bones
NOMS : Jennifer Bette Smith.
PAYS : états-unis.
OCCUPATION : experte comptable.
VIE : 6/8/1945, Levittown — 31/8/1971, Chicago.
MORT : noyade après strangulation.
ÂGES : vingt-six — vingt-quatre.
ANCIENNETÉ : un an.
TOTEM : le bouchon d'une bouteille de bourbon.
JUGEMENT DERNIER : graciée car j'utilise le cheatcode #red

and i never liked your hair, or the people that you lie with, and i'm not satisfied

Ce qu'il faut savoir, c'est que Jennifer déteste le rose.
▬ Je raccroche dans dix minutes, Jenn, fallait juste que je te demande un truc urgent.
Jennifer n'aime pas non plus la mythologie. Elle préfère les mathématiques.
Ce qu'il faut savoir, c'est qu'elle n'est pas cartésienne par choix, mais parce que ça la rassure.
▬ Tu m'écoutes là ? Tu réponds pas. Tu m'entends ?
Jennifer écoute toujours les gens parler. Elle parle lentement. Elle n'interrompt jamais. Jennifer aime bien la compagnie quand on ne lui demande pas trop de son côté. Ce n'est pas qu'elle soit trop timide, c'est qu'elle n'arrive pas à s'intéresser suffisamment aux autres pour participer à une conversation.
▬ T'as un peu de fric à me filer ? Je sais pas trop encore où aller mais il faut que je me casse d'ici un mois ou deux.
▬ Je te l'envoie ou tu veux passer à la maison ?
Jennifer n'a jamais su dire non. Les mots sortent de sa bouche avant qu'elle n'ait pu se mordre les lèvres. Jennifer n'est pas assez réactive et elle n'est sûrement pas très active non plus.
▬ Merci. T'es vraiment une amie en or.
Jennifer n'est pas une bonne ou une mauvais personne. Jennifer est gentille, mais des tas de gens ont laissé d'autres gens faire des choses horribles parce qu'ils étaient trop gentils pour leur dire non. Alors Jennifer n'est ni une bonne ni une mauvaise personne.
▬ Et, Jenny. Faudrait que tu te décoinces un de ces quatre. Fixe-toi une date, je sais pas, et éclate toi un peu.
Jennifer est terrifiée. Par la mort, principalement. Le rejet et la solitude arrivent en troisième place. En second vient l'étouffement.
▬ Ce qu'il te faudrait, c'est être plus originale. T'es comme n'importe qui. Ça plait à personne. Fais un truc, j'sais pas, sois un peu grunge.
▬ Oui.
Jennifer est plus tout le monde que tout le monde. C'est cela même sa seule particularité. Pas un mot plus haut que l'autre. Jennifer bouillonne à l'intérieur, mais personne n'en saura jamais rien.
▬ Tu sais quoi ? Tu devrais te teindre les cheveux en rose.
▬ C'est une bonne idée. J'ai toujours aimé le rose.
Jennifer est terriblement influençable.






crashing tide can't hide a guilty girl

Mon histoire commence 1957 jours avant la disparition de Jennifer Smith.
Mon histoire de Jennifer Smith prend source, si l'on puit dire, dans une journée lumineuse où dans le contrebas d'une ruelle verte, elle offrait sa gorge blanche impudique à l'été. Les cheveux jamais trop ébouriffés et les vêtements en place ; elle était charmante et tout à fait anodine.
Certains diraient que Jennifer Smith était gentille, d’autres qu’elle était époustouflante de banalité. Tous ont raison, bien sûr, et tous ont également tort, de différente façon. Elle était gentille et banale, mais ça allait plus loin que cela. Je parle aujourd’hui car j'ai été pendant quelques mois ce qui se rapprocherait le plus d'un partenaire de vie pour Jennifer, et il n'était pas clair, à l’époque, qu'elle eu besoin d'un amant ou d'un ami. Il m’apparaît aujourd’hui que la seule chose qui l'effrayait plus que l'enfermement était la solitude, et que c’était là précisément que j’intervenais.
Jennifer Smith semblait répondre à un consensus globalisé de l’univers. Je ne sais pas si elle a un jour fait quoi que ce soit par elle-même pour une autre raison que c’était ce qu’on attendait d’elle. Par des tableaux statistiques, on aurait pu relever les actions les plus fréquentes chez ceux de son âge et de son milieu et obtenir un portrait assez véridique d’elle. Pourtant, elle était individu, et elle devait bien se distinguer en quelque chose. Tout le mystère de Jennifer Smith était, comment peut on transporter en soit tant de convention, et demeurer un être humain avec sa singularité ?

J’essaye d’évoquer devant moi son image vivante.
Le vivant respire en elle. Jennifer est une plante. Les autres sont attirés par l'oxygène. Elle allait vers le bonheur avec la même détermination que certains vont à leur perte. Elle était l’antithèse de l’autodestruction ; une discipline rare la tirait vers le chemin qui était juste, ou celui qu’on aurait défini comme juste. Le sens du devoir était chez elle quelque chose de marqué comme un état de nature.
Pourtant, Jennifer Smith était loin. Elle était loin de tout ce qu’elle faisait et elle était loin de ces gens à qui elle parlait. Ce qu’on lui disait et ce qu’on lui donnait l’imprégnait en un grande inspiration, puis elle l’expirait, et elle redevenait comme une poupée de chiffon. Copie d’elle-même, copie des autres. Personne n’accordait d’importance à Jennifer Smith, et elle aurait la dernière à le faire. La répétition des mêmes actions lui offrait un cadre sécurisant ; sa vie entière était un travail à la chaîne, et plus elle vieillissait, plus elle se fondait dans la masse et plus elle s’aliénait.
Jennifer Smith ne faisait pas les choses par passion mais parce qu'il fallait les faire.
Etait-ce là une promesse faite à elle-même, que de ne jamais laisser l’imprévu se glisser dans les rouages huilés de sa machine ? Il faut bien qu’un jour elle ait perçu que l’idéal globalisé qu’on lui vendait et qu’elle achetait n’était pas une façon viable de vivre. Il fallu bien qu’un jour elle s’en échappe.
Toutes ces choses rendaient Jennifer Smith suspecte d'un crime qu'elle ne commit vraisemblablement qu'il y a 49 jours.

Il faut revenir aux sources du problème.
Jennifer Smith est née dans un étalement urbain de familles préfabriquées. Son enfance est confinée à ces retranchements sordides d'une civilisation qui se mord la queue, où elle a appris que la vie était un produit de consommation. Elle a aimé ses parents et ses amis, et les murs de sa maison, et elle a vite compris qu’il n’y avait pas d’échappatoire, que l’on pouvait aller jusqu’au bout du monde dans des îles paradisiaques, on n’était pas moins esclave du fait d’être né à un certain moment à un certain endroit. Jennifer Smith sera toujours née le six août au creux d’une Amérique de supermarché. Une partie d'elle reste à l'arrière d'une voiture d'occasion, offerte à ses seize ans, qui roule inlassablement dans les terrains vagues de son passé.

Il faut imaginer que Jennifer Smith, telle que je la conçois, était apeurée.
On peut m'opposer que pour une femme, s’en aller seule ainsi, dans une ville loin de sa famille, se suffire à elle-même, travailler, était loin d'être une chose facile. À cet argument j'opposerai cette théorie : à chaque acte de bravoure de Jennifer Smith correspond à quelque chose qui l'effraie et qu'elle fuit en agissant ainsi. Quand elle quitte ses proches au sortir de l’adolescence, c’est parce qu’elle a peur et qu’elle sait que la banlieue tentaculaire va l’enfermer, l’étouffer et l’anéantir. Quand elle décide finalement de rentrer seule chez elle, c’est ainsi pour se soustraire au regard de l’autre, à son jugement et à la possibilité de son rejet. Quand ses doigts tapent à répétition des chiffres à la machine, c’est contre l’imprévu et le chaos qu’elle se bat. En regardant à l’opposé de la fuite en avant qu'était son existence, on peut lire les peurs qui l’agitaient.

Jennifer Smith n’était pas un mystère. Ce n’était pas une fille qui aurait fait rêver les romantiques et les aventuriers. Elle ne semblait pas avoir de secret, j'en aurai attesté moi-même. Mais dans les yeux bleus foncés de Jennifer Smith, il y a la rue propre d'une ville de banlieue, qu'entourent des maisons toutes identiques, dont elle seule a les clefs, et dans laquelle elle marche toujours seule.
Elle se réveillait parfois au beau milieu de la nuit et elle ne pleurait pas, mais ses yeux étaient trempés. Elle restait à l'extrême bord du lit, et dans la lumière obscure qui dessinait les courbes de nos corps — car la pénombre a été vaincue par la ville il y a bien longtemps et que les néons des traiteurs asiatiques qui rayonnent sur nous par les fentes des stores nous connaissent mieux que nous mêmes — elle se demandait ce qui aurait pu faire la différence et l’amener hors d'elle-même, faire d’elle autre chose ; elle se demandait ce qui avait pu l’amener à se perdre, au fond, parce que ce n’était pas là ce qu’elle voulait, ce dont elle avait rêvé enfant, à l'arrière de l'automobile des parents l'emmenant à la mer.
Elle regardait le ciel et y trouvait les raisons de se sentir coupable pour le monde entier. Le jour de la naissance de Jennifer Smith, l'armée américaine lâcha une bombe atomique sur Hiroshima. Je ne pense pas que cela n’ait pas d'importance.

L'amour de Brandon est une étreinte,
c'est ce qu'elle en disait.
« L'amour de Brandon est comme un étreinte »
ce ne sont pas les mots qu'elle employait. Ce sont ceux que je lui prête, que je romance peut-être, afin d'arriver à résoudre le problème qui se pose. Elle n'avait pas ce sens du phrasé. Elle n'aurait pas pu dire aussi clairement les choses. Comme pour beaucoup de gens, ce qu'elle disait n'était pas clair, ses idées naissaient en creux. Mais ce qu’elle voulait communiquer, ce qu’elle signifiait déjà à demi-mot, c’était cette idée de l’étreinte, avec l’infinie douceur et l’étouffement que cela suppose.
Parfois, ces derniers temps, même si je ne le connais pas et donc avec d’autant plus de facilité, je me compare à Brandon Ehasz, et je cherche à savoir comment il a pu vivre quatre ans avec Jennifer Smith, ou comment elle a pu vivre quatre ans avec lui. Je ne trouve pas de réponse, sinon cette certitude qu’ils n’étaient pas faits pour vivre ensemble, seulement mal faits pour vivre avec d’autres.
Je pense qu’il doit y avoir, qu'il existe des choses qu'elle n'a jamais dites qu'à Brandon Ehasz. Et peut-être que lorsqu'elle se réveillait la nuit, les yeux humides et pourtant sans avoir pleuré, il savait confusément pourquoi. Elle-même devait connaître un être différent du frustre et dérangé auquel tous avaient accès. Et dans la rue des yeux de Jennifer, Brandon devait avoir les clefs pour entrer dans certaines maisons,
mais pas toutes.
Il y aura toujours en elle des demeures hermétiquement closes.

Le problème alors, se pose. Pourquoi une femme aimée de la sorte, par un être qui lui est cher, qu'elle aime très probablement à un degré équivalent, éprouva-t-elle un besoin si profond de s'enfuir ? Pour envisager cela, il faut que je m'immisce dans leur intimité. Plus encore, dans les non dits, dans cette intimité plus profonde cachée dans l'ombre des meubles du salon, intime d'eux-mêmes.
Il faut que j’imagine le jour où elle disparaît.
Elle rentre le soir. Il est une heure de matin. Il l'attend. Il n'est pas rentré si tôt et pourtant cela fait déjà plusieurs heures qu'il est là à l'attendre. Il s'est fondu dans le canapé miteux de leur deux-pièces en sous-location. Ses yeux sont rentrés dans leurs orbites, comme deux trous dans un crâne vide. Il s'est rendu malade. Cela fait des heures qu'il est rentré et qu'il s'est rendu malade. L’attente. Il n’y a plus de lui que de l’attente. Peut-être l’odeur de l’alcool, aussi. Une bouteille de bourbon ouverte et vidée et une autre aux deux-tiers encore pleine. Elle rentre et il est là en sueur sur le canapé, répugnant dans son malaise, pourtant il suffit qu'elle passe dans l'entrée pour qu'il se fonde à nouveau en être humain, laisse échapper un rictus et se lève, l'air d'avoir été très occupé ; mais peut-être j'extrapole.


Dans la tête j’ai encore le bruit sourd d’une fête et le sang qui me frappe les tempes d’avoir monté tous les escaliers jusqu’à notre deux-pièces en sous-location, et ma respiration chaude et sentant un peu l’alcool et la fraise, et mes oreilles ont chaud et mes oreilles sont sales et il faudrait que je me lave, demain je me lève. Mon sac glisse par terre et arrache un bout de mon collant qui file. Je le recoudrai. Demain il faudra retourner faire des courses, je retire mes chaussures, il y a du bruit dans la pièce, le bruit d’une musique mise extrêmement fort, Brandon — mais que vont penser les voisins ? je pense alors que je fais glisser mon manteau et que j’avance dans le salon-cuisine, toutes les lumières sont allumées et les fenêtres sont ouvertes, je crois que j’ai entendu la musique depuis la rue, il fait vraiment chaud, c’est le mois d’août et j’ai eu vingt-six ans il n’y a pas si longtemps. Le bruit est vraiment assourdissant et je voudrais le dire à Brandon, mais pas tout de suite, pas ce soir, car il est de dos dans le salon-cuisine de notre deux-pièces en sous-location et qu’il n’a pas dormi pour m’attendre et pour cela je l’aime parce que je ne rentre pas seule pour le trouver endormi ou parti. J’avance sans chaussures dans mes collants filés et je voudrais toucher son dos mais il s’est déjà retourné. « C’est qui ? »


Brandon Ehasz n’a pas revu Jennifer Smith depuis la nuit du 30 au 31 août 1971. C’est ce qu’il a déclaré à la police. On a tendance à le croire. Personne d’autre n’a vu Jennifer Smith après la fête qu’elle a quittée un peu après minuit, la nuit du 30 au 31 août 1971.
Ce soir là Jennifer Smith a dit à Brandon Ehasz qu’elle le quittait.


« C’est le type de l’autre fois ? C’est un autre ? C’est celui qui te parlais la dernière fois ? Tu m’écoutes ? Tu comprends ce que je veux dire…
— Qu’est-ce qui t’arrives, Brandon, ça va ? Calme-toi, je viens d’arriver, c’est Jenny, tu as…
— Tu comprends ce que je veux dire ou pas ? Tu me parles comme un débile mental, mais tu crois que je vois pas ? Même un débile mental verrait, moi je vois, tu me prends pour un con, c’est ça ?... Je suis vraiment trop con, je disais rien, je suis vraiment… » Il n’y a pas que ma respiration qui sent l’alcool, je pense, alors que j’ai ses mains sur mes bras qui me serrent et je suis ballotée par le rythme erratique de ses avants et arrières et je crois qu’il rit mais on dirait qu’il pleure, et ma tête est pleine des vapeurs de cet air trop clair qui traverse les murs et nos fenêtres ouvertes, par cette nuit d’août, il aurait dû fermer les fenêtres, ça va faire rentrer tous les insectes… « Jenny, pourquoi tu me fais ça ? » Il y a ses mains sur mon torse qui m’enserrent et j’ai la poitrine qui se soulève en un mouvement de rejet, je vais me mettre à tousser, ma tête tourne et le chandelier au dessus me passe sous les yeux… « Brandon, laisse-moi, j’ai du mal à…
— Tu veux partir ? Tu veux partir, c’est ça ? Non, tu peux pas me faire ça, pas après tout ça, je t’ai rien dit alors que je voyais bien, mais tu sais que c’est pas ta faute ni la mienne, on va pouvoir s’en sortir, je peux essayer encore, tu peux essayer, on peut essayer encore une fois et réussir…
— Brandon, j’ai du mal à resp-…
— C’est mieux peut-être avec l’autre ? Les autres ? Jenny, tu veux vraiment t’en aller ? Tu peux vraiment me faire ça à moi ?... » Il a ses mains sur ma figure, j’ai mes mains sur ses mains qui sont vaines comme tout ce que je pourrais dire et j’ai du mal à réfléchir et il me prend au cou, je hoquète, je tousse, cette fois je ne sais plus quoi dire que pleurer et me mettre à gémir, je suis fatiguée et j’ai mal à la tête et beaucoup trop chaud, et je suis paniquée, je suis vraiment paniquée et je voudrais me lover dans ses bras pour qu’il arrête de parler… « Jennifer, tu ne sais pas les efforts que j’ai fait, tu n’as pas idée, pas pour ça, pas pour ça non, tu ne peux pas… » Mais il n’arrête pas de parler, et ses mains serrent ma gorge et ma tête tourne à nouveau et je n’entends plus rien.



Elle voulait certainement des enfants. Ce sont des désirs mortifiants de banalité mais c'étaient les siens. Il y avait toute une vie qu’elle avait sans doute dessinée pour son bonheur dans laquelle peut-être n’entrait pas Brandon Ehasz.
Je ne crois pas qu’elle ne l’aie pas aimé. Beaucoup disent qu’elle l’a quitté parce qu’elle en avait peur, par qu’il était étrange et sujet à des sautes d’humeur, d’autres parce qu’elle ne voulait pas devenir à jamais l’amante et l’infirmière d’un type qui se révèlerait sur la quarantaine avoir toujours été un dégénéré.
Je crois simplement qu’elle est partie car au bout de plus de temps, elle n’aurait plus pu ni voulu être avec quelqu’un d’autre, et que cela seulement lui faisait peur, comme tout ce qui était figé.


Je suis dans mon lit et ma mère me berce. La voix de ma mère est comme un bourdonnement.
C’est le bourdonnement d’une voiture. Je suis à l’arrière d’une voiture avec mes parents. Nous sommes dimanche. Ils m’emmènent me promener. Je reconnais l’odeur. C’est l’odeur de mes seize ans. Je reconnais les bosses dans le rembourrage. C’est ma voiture.
Je suis à l’arrière de ma voiture et le bourdonnement violent me berce, je sens la ceinture m’entraver le ventre, je suis allongée sur la banquette arrière et je ne vois qu’un faisceau lointain de lumière, sous le drap. Le drap. Le drap de la chambre à coucher que j’ai lavé avant-hier et qui sent encore la lessive m’enveloppe et je me mets à paniquer, je tends un bras mais le drap enroulé autour de moi m’enferme et la voiture bondit, me renvoyant au fond de la banquette et j’éprouve une douleur au crâne, ma tête heurte quelque chose, je ne vois plus le faisceau de lumière des phares à travers le drap.



Je crois qu’il y a dans son départ un mystère insoluble en apparence, mais qui n’est que la réponse aux mystères précédents et la suite logique de sa vie. Jennifer Smith a fuit les rues oppressantes de la ville où elle est née et elle a fuit son pays par la suite ; aucune trace d’elle n’a été retrouvée après que sa famille aie lancé des appels à témoin multiples, qui n’ont eu aucune réponse.
Elle n'a contacté personne.
On n’a jamais retrouvé sa voiture.


La chute se fait de façon tonitruante et sans bruit. Je me réveille au dernier dérapage incontrôlé que fait ma voiture avant de tomber, de plonger tête la première et je sens que je sombre dans l’eau même si les vitres m’en protègent encore, dans la chute le drap s’est relevé, je n’ai le temps que de voir que la portière avant s’ouvre et que c’est Brandon qui conduisait, il sort de la voiture, je suis terrifiée en le regardant à l’idée qu’il n’arrive pas à nager jusqu’à la surface, et soudain je prends conscience et je fais un mouvement en avant mais je suis retenue, par la ceinture de sécurité, et le drap mouillé car l’eau rentre comme un bras violemment par la portière, et soudain je ne peux plus respirer, l’eau est partout, le drap est trempé mes vêtements aussi, tout s’alourdit et je garde la bouche fermée tandis que je suis devenue aussi lourde que la voiture en chute libre et ralentie dans l’eau sale et noire du lac.


On a retrouvé Brandon Ehasz allongé, inconscient et les vêtements encore humides sur une berge du lac Michigan, à l’aube du 31 août 1971. Trop hébété pour expliquer quoi que ce soit, il a simplement dit que Jennifer l’avait quitté. Il semblerait qu’il se soit saoûlé et ai ensuite marché toute la nuit, et sous le coup de la fatigue, du désespoir et de l’alcool, amorcé une tentative de suicide infructueuse.
Leurs voisins disent avoir entendu la voiture de Jennifer Smith partir avant deux heures du matin. La police a pendant deux semaines surveillé de très près Brandon Ehasz, mais les derniers échos que j’ai eu de l’enquête tendent à l’écarter de la piste des suspects.


Je suis noyée par l’eau sale et noyée dans mes vêtements et le drap du salon que j’avais lavé, noyée dans mon grand cercueil de métal, dans la machine de ma liberté où je suis enfermée, et je comprends vite que je vais mourir car j’ai souvent cru mourir auparavant, les lumières des réverbères autour du lac explosent dans mes yeux écrasés d’eau, mes cils y rentrent, mes poumons tout entiers se compriment et je sens que je vais exploser, mais je n’explose pas. Je ne suis plus qu'une douleur intolérable mais je ne meurs pas ; l’agonie est lente comme la chute du corps au fond de l’eau. Comme un signal radio parasité, je plus moins cohérence dans ce je dis, je pense, l’eau dans mes oreilles, j’ai mal, respirer, eau, mal, penser, eau, lumière, respirer, étouffer, eau, eau, lourd, mes membres se cognent, eau, eau, eau, nager, air, air, souffle, la voiture, Brandon, le ciel, Brandon, l’eau, la voiture, respirer, je.


Après avoir roulé pendant plusieurs jours, je l’imagine arrivée dans un pays quelconque en Amérique du Sud, avec une couleur de cheveux différente et un emploi nouveau, les rayons du soleil tannant sa peau pâle et achevant de la faire renaître.
Où qu’elle soit dorénavant, je sais qu’elle est allée vers ce qui la rendrait la plus pleine, comme les plantes toujours s’orientent vers la lumière ; et que sa trajectoire est encore pleine de changements et de mouvement perpétuel.


Je vois tout.
Ce que vous avez cru voir, c'était faux. Aperçu d'en bas, tout est limpide.
Les lumières qui nous gorgent de faux espoirs, là-haut dans la baie.
Pour voir de belles lumières, il faut les voir de sous l'eau.

Le vide en dessous de mes yeux n'est plus qu'un long précipice à l'envers, dont je m'éloigne insensiblement. Et les circonvolutions de mon corps qui se broie sous la pression du lac tout entier, dont je fais partie, désormais, et mon squelette externe de métal rouge et le linceul lavé de frais qui ne l’est plus tellement.
Je n’aurai pas le temps de revoir ma vie avant qu’un plafonnier dans ma tête ne s’éteigne ; juste assez pour un regret vif et éphémère. On ne l'aura pas su. Ce que j'aurais aimé et ce que j'aurais pu faire. On ne l'aura pas su.
Je bois la tasse.



Tout cela est du passé.
Jennifer Smith, telle qu'on l'a crue être, s'est définitivement perdue dans l'imagination des masses qui ne pourront concevoir sa disparition comme un acte ayant son unité propre, sur la toile continue et multiple de sa présence parmi eux. Et Jennifer Smith telle qu'on l'imagine se dilue déjà dans la mémoire menteuse de ceux qui l'ont connue et qui n'ont pas su la connaître.
Enfin, Jennifer Smith telle qu'elle était vraiment demeure un mystère hermétique dont la portée et la signification dépassent l'entendement ordinaire. Peu à peu son souvenir arrêtera de m’intriguer, et ceux qui lui étaient chers reprendront leur vie malgré eux. Je ne crois pas en son retour prochain. Où qu’elle soit aujourd’hui, j’ai le sentiment qu’elle est irrémédiablement hors d’atteinte.

we took a walk that night
but it wasn't the same

Jennifer s’enfonce dans les tréfonds de la piscine. Elle enferme sa respiration quelque part entre son poumon gauche et son cœur ; mais cette dernière explose en elle et la revoilà à la surface. Les algues pourraient venir croître sur elle qu’elle les laisserait faire. Elle s'entraîne à ne redevenir qu'un corps, mais les sensations de l'apnée ne touchent plus le cadavre qu'elle est. Elle ne pourra plus jamais se noyer. Ce qu'elle croit n'est pas sûr ; peut-être qu'en refaisant le chemin arrière, elle reviendra chez les vivants.
Jennifer n’a pas fait le deuil d’elle-même. Elle est arrivée trempée dans ces lieux, sans comprendre, et elle est devenu son propre fantôme. Un pâle sosie d’elle même qui refuse de comprendre. Sans se l’avouer, Jennifer pense voir encore un avenir ; elle y lit une maison et un enfant. Elle sait où elle est mais n’y croira pas, tant qu’elle se persuade qu’un embryon d’elle-même est toujours enfoui au milieu de son ventre. Jennifer a les yeux fermés.
Elle est dans la nuit absolue depuis tout ce temps, car le jour, la nuit de sa mort s'est étendue s'étire pour devenir l'éternité. Au delà des murs du Huis Clos l'attend le Ciel du trente-et-un août mille neuf-cent soixante-treize, indéfiniment, et elle attend Brandon.

Jennifer n’est plus qu’une ombre.
Jennifer a peur de son ombre.
Elle meurt entre les autres comme elle a toujours vécu, en fond, à côté, en personnage secondaire. Elle sourit beaucoup, elle parle peu, cela n’a pas changé. Elle parle sereinement. Elle n’évoque jamais son décès, sans doute par pudeur. Elle vous laissera lui raconter le vôtre avec une attention maternelle. Jennifer est calme.
Jennifer est calme comme l’eau du lac.
Jennifer en profondeur est un abysse de terreurs mêlées. Tout autour d’elle conspire à la tuer une seconde fois. La peur la paralyse, la confine et l’étouffe par les murs du Huis Clos se refermant. La mort ne l’a pas délivré de la peur, elle l’a exacerbée. Ce n’est qu’un tressaillement de sa main qui révèlera à demi-mot qu’à chaque porte qui se claque, à chaque murmure de voix, elle se liquéfie en un sursaut.

Jennifer ne sait pas depuis combien de temps elle est là, mais elle sait qu’elle revient toujours à la réception.
Elle s’assied sur la banquette, là où elle s’était réveillée.
Aux pensionnaires, au personnel qui la salue, elle sourit lointainement et sereinement.
À l’intérieur, ce ne sont que ressacs et écumes agités.
Elle regarde une horloge sur le mur, là où il n’y en a pas. « J’attends Brandon. »
Il ne sera pas long.
Elle ne partira pas de là.

turning saints into the sea, swimming through sick lullabies, choking on your alibis
Comment t'es tu retrouvé dans ce huis clos ?
J'ai fait une crise d'asthme.
Quelles sont les trois choses vivantes ou inanimées que tu emmènerais sur une île déserte ?
Une bouteille d'eau, une brosse à dent et sailor.
Artiste/groupe, couleur et plat préférés :
THE STROKES monster, crimson, jus d'orange sanguine.
Une chanson que tu aimes en remplaçant un mot par vasectomie :
Pulp, do you remember the first vasectomy?
Une critique constructive sur Huis Clos ?
Il faudrait L'INTERDIRE ainsi que les fiches trop longues des membres du staff.
Pourquoi selon-vous les « ouvertures faciles » ne sont-elles pas faciles ?
Je ne répondrais qu'en présence de mon avocat.





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Mort : Vieillesse.

Message  Sujet: Re: Jenny was a friend of mine.
  Mar 21 Mai - 19:04

HUIS CLOS HÔTEL
Bienvenue au Huis Clos.
Nous vous remercions d'avoir choisi de séjourner parmi nous.
Votre totem et votre clef de chambre vous ont été remis. Il vous est recommandé de les garder en votre possession à tout moment. Et si vous avez besoin de quoi que ce soit de terrestre, il est désormais trop tard.

Après examen de vos actions parmi les vivants, le tribunal a pris la décision de vous gracier.
La raison de votre amnistie est votre manque cruel de caractère.
En guise de récompense, le Huis Clos vous accorde un pass illimité pour la piscine sans fond.

Nous vous encourageons à aller à la rencontre d'autres Pensionnaires, et espérons que leur fréquentation vous sera profitable.
Le personnel de l'Hôtel demeure bien évidemment à votre disposition, et se joint à moi pour vous souhaiter une bonne éternité.

Sincèrement,
La Direction.
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Jenny was a friend of mine.

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